Essentielle

 

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Taylor Leopold

Je compte les canettes de bière vide en bataillon désorganisé sur la table du salon. Douze. C’est la routine du matin. J’ai quatre ans ou peut-être six, ça a duré tellement longtemps. Je suis dans les jupes de ma mère qui fait des aller-retours du salon à la cuisine, les mains balladant ces soldats translucides verts qui vont, dans un ultime tintinnabulement,  rejoindre leur cimetière à l’endroit de la poubelle.

J’ai grandi dans la peur inhérente à l’alcoolisme et à la violence parentaux. Ce n’est pas du sentimentalisme ou de l’exhibitionnisme. Il s’agit bien d’une réalité partagée jusqu’à un enfant sur cinq en France  .J’ai appris à retenir ma respiration pour devenir invisible, à être la plus discrète possible, à ne pas faire de vague pour surtout qu’on ne me remarque pas. Je m’imaginais devenir translucide et disparaître dans des mondes merveilleux où tout serait plus beau, plus vaste, plus juste.

Dans cet environnement familial instable s’est développé en moi la honte, la mésestime. Je pensais être punie d’une quelconque bêtise que j’avais commise mais dont je ne me souvenais pas. « Quand j’étais bébé peut-être? », pensais-je alors. “Papa est-il faché que je sois née?”. J’avais le sentiment de ne pas être assez- , de ne pas avoir assez de valeur pour être aimée, d’être intolérable et responsable du malheur de mes parents. Telle était la graine plantée dans ma tête d’enfant, devenue végétal qui n’a fait que proliférer. Arrosée par d’autres traumatismes, elle n’a fait que développer ses racines dans tous les aspects de mes pensées et de mes actes.

Dans ma vie d’adulte, j’ai toujours essayé de prouver aux autres que j’avais de la valeur.

Dans ma vie d’adulte, j’ai toujours essayé de prouver aux autres que j’avais de la valeur, plus ou moins subtilement et consciemment. En particulier dans mon travail, j’essaie sans cesse de démontrer que je suis une bonne scientifique avec, pour conséquence, l’impression de ne jamais en faire assez pour les autres, de ne pas être suffisamment apte du point de vue intellectuel ou organisationnel. Cette sensation d’être incompétente est d’autant plus cultivée par un milieu majoritairement masculin et ultra-compétitif. J’ai eu, jusqu’alors,  une image assez déplorable de mes compétences mais cette image n’a jamais été fondée sur des critiques de mes collègues. C’est moi qui l’ai construite. Mon tyran intérieur en est l’architecte. C’est lui qui me dit que je dois accepter de travailler sur plusieurs projets, d’être disponible à tout moment, d’accepter des échéances quasi-impossibles à tenir, que je dois compenser ce manque de compétences par un travail plus soutenu. Je suis devenue un bourreau de travail dans l’espoir inconscient de cacher mon incompétence et dans l’espoir secret d’être appréciée pour cette qualité qui est encouragée et valorisée dans le milieu scientifique.

J’ai toujours eu la volonté d’être la meilleure dans tous les domaines en pensant que cette perfection attirerait l’amour et le respect des autres.

J’ai toujours eu la volonté d’être la meilleure dans tous les domaines en pensant que cette perfection attirerait l’amour et le respect des autres. Si j’étais la meilleure dans mon domaine, je pourrais alors acquérir cette valeur ajoutée qui me manque depuis mon enfance. Ainsi, il a fallu que je sois la meilleure à l’école, la meilleure partenaire, la meilleure mère. Malgré tous mes efforts, je n’ai jamais trouvé et obtenue cette valeur ajoutée légendaire. De cette course à la perfection, il n’en a résulté que déception, stress, tristesse et maladie.

Un jour, j’ai accepté l’évidence: celle d’être assez.

Un jour, j’ai accepté l’évidence: celle d’être assez. Suffisamment bonne, gentille, responsable, intelligente. Juste ce qu’il faut pour pouvoir respirer et donner de l’amour à moi-même et à mon entourage. Finalement, il n’est pas besoin d’être beaucoup pour apprécier la vie dans sa simplicité. Pas besoin d’être le meilleur scientifique pour apprécier un toit, de la chaleur, de quoi se nourrir. J’ai cessé de me mettre dans la balance pour me comparer aux autres.

J’ai réalisé que la seule personne à convaincre, c’était moi.

J’ai réalisé que la seule personne à convaincre, c’était moi. Il a fallu que me convaincs que je n’avais rien à prouver aux autres ni à moi-même. J’ai lentement commencé à abandonner ce perfectionnisme contre-productif et aliénant. J’ai déposé un poids sur le chemin. Je souffle et me sens liberée de cette pesanteur qui m’a suivie jusque là. Le corps peut maintenant guérir à son rythme, libéré du stress subi par les invocations incessantes de performances à caractère compensatoire.

J’ai laissé tombé le besoin de devenir quelqu’un d’important, de gagner plus, d’avoir plus d’énergie, d’emmagasiner des connaissances….

Finalement, je suis l’essentiel.

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3 réflexions sur “Essentielle

  1. Je partage certaines de tes pensée et sentiments… J’espère aussi arriver un jour à un stade ou je comprendrai que je n’ai rien à prouver aux autres personnes.

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  2. Bravo, on a toutes tendance à penser qu’on doit en faire plus pour être reconnue et aimée, au détriment de nos propres choix. On fait en fonction du regard. Alors qu’effectivement, il faut essayer de changer le notre sur nous.

    Aimé par 1 personne

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