IIIIIIIII filiforme IIIIIIIII

Sur mes photos de classe, j’apparais les cheveux courts et châtains. Je n’ai jamais eu de mal à me coiffer. Cette masse de matière a toujours été bien disciplinée, se laissant lisser sans contrainte à la chaleur du sèche-cheveux. J’ai toujours eu des cheveux bien raides, tombant bien à plat sur le haut de mon crâne, épousant ainsi sa forme d’œuf. Face à cette platitude déconcertante et enviant le volume de matière de certaines autres têtes, j’ai suivi les conseils des expertes et j’ai opté pour des coupes dégradées aux pointes effilées, stratagèmes capillaires éphémères faisant continuellement place au plat à mesure que les cheveux repoussaient.

Ces derniers mois, il m’a été impossible de me coiffer. J’ai lissé, j’ai chauffé, j’ai emmoussé. J’ai changé et varié les outils disciplinants: peigne en bois, brosse en céramique, lisseur électrique, à vapeur, serviette plus absorbante, couple shampooing-après-shampooing réparant les cheveux cassés. J’ai essayé les cosmétiques-bio-sans-produit-chimique. Rien n’y fut:  j’avais des frisottis depuis le haut du crâne jusqu’aux pointes. Le haut de mon corps n’était qu’une masse indisciplinée s’épanouissant dans un désordre épais de matière. Fini les longues baguettes sans volume. Agacée par cette rébellion criante, j’ai voulu qu’ils redeviennent plats, fins et barbants et qu’ils ne soient plus ces barbelés me narguant dans le miroir et prenant toute la place dans un désordre rageant. Un seul mot me vient à l’esprit en y repensant: CHOUCROUTE. Seul l’élastique avait assez de force pour les garder en rangs bien serrés. Toutefois, l’effet cosmétique de la queue de cheval épaisse était désastreux. A l’arrière du crâne, ils dépassaient malgré tout dans un amas rebelle.

Et puis un jour, en résonance avec la méditation et la philosophie qui consiste à lâcher-prise et à ne plus vouloir contrôler son corps ou se débarrasser de ce qui est gênant dans notre aspect physique, je les ai lavés avec bienveillance, tendrement en leur disant que j’acceptais leur rébellion et que j’allais les laisser occuper l’espace qu’ils souhaitent, sur ma tête, leur giron. Qu’ils poussent à l’envie, qu’ils s’adonnent aux courbures qu’ils désirent, je ne serai plus sur leur chemin à vouloir les ratisser pour les conformer à une raideur dont le dictact n’est imposée que parce que j’en ai l’habitude depuis que je suis enfant. Ce jour là, je ne les séchai pas en tortillant ma serviette autour d’eux comme à l’accoutumée à la sortie de la douche. Je les laissai s’égoutter comme un saule qui pleure. Je ne tentais pas d’essuyer les lamentations d’une vie contrainte, ces gouttes d’eau froide ruisselant le long de mon dos et sur mes épaules. J’enfilais mes vêtements laissant l’eau s’évaporer naturellement. Je partis vaquer à mes occupations en oubliant mes longueurs insoumises. Quelques heures furent nécessaire à sécher cette chevelure.

Au moment d’enfiler ma veste pour sortir, je croisais ma silhouette dans le miroir du vestiaire. Je ne me reconnu pas: ma chevelure était inhabituellement bouclée. De belles boucles anglaises entouraient mon visage. J’inspectais. Je tirais sur ces prodigieux ressorts, j’écartais les mèches pour voir s’il ne s’agissait pas d’un cas isolé, d’un accident de coiffure.

A la place de mèches insubordonnées, je trouvais des tourbillons dynamiques de forme bien définie adoucissant les traits de mon visage.

Je réalisai alors que depuis des mois, je luttais contre la beauté. Je compris que le coiffage des boucles avait eu tout ce temps un effet contraire. On ne peigne pas une chevelure frisée.

Avant de méditer, je n’avais pas réellement cette conscience de l’impermanence du corps. Je saisi l’impermanence des situations et des objets  mais j’oublie que cet amoncellement de chair et d’os que ma tête trimballe à sa guise est en perpétuelle évolution. Je n’avais pas vraiment idée que le changement pouvait aussi se produire sur la nature d’une chevelure et ce, à quarante ans passés. Ces derniers mois, je voulais contrôler ce que je n’aimais pas voir dans le miroir pour vouloir revenir à ce que je connaissais depuis toujours: le filiforme. Je m’efforçais à discipliner ce qui me dérangeait, ce qui m’était déplaisant au regard. Je m’agitais autour de mes brosses pour redresser ce qui ne demandait qu’à être librement courbé. J’ai trouvé la beauté dans l’abandon du contrôle.

Dès lors, je cessai d’exercer tout contrôle. Je me suis apaisée et j’ai vu apparaître la beauté en tout.

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2 réflexions sur “IIIIIIIII filiforme IIIIIIIII

  1. Cc. C’est très jolie les boucles, après il est vrai que beaucoup n’apprécie pas leur chevelure. Pour ma part je ne m’embête pas avec mes cheveux, je les laisse aller comme bon leur semble. Bonne journée à toi 🙂

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  2. J’ai pensé au parallèle chevelure/lâcher prise/être soi, il y a peu ! c’est drôle 🙂

    J’ai décidé récemment de ne plus faire de leur faire de coloration, de revenir à ma couleur naturelle (que je n’ai pas vu depuis mes 10 ans…), pour ne plus avoir à me soucier de cela chaque mois: dépenser du temps, de l’argent, les produits chimiques aussi…

    Enfin ce sont les raisons qui me sont venues en premier mais ensuite j’ai réalisé que ça arrivait aussi avec l’aboutissement de mon diagnostic, comme par hasard… lâcher prise quelque soit le résultat, être vraiment soi, s’assumer comme à l’âge où j’étais enfant, insouciance pour ce genre de considération !

    Aimé par 1 personne

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