Absente

 

oliver-pacas

 

Depuis quelques semaines, j’essaie d’étendre mes horizons perceptifs.

J’avance millimètre par millimètre.

Le fumet odorant d’un dîner qui mijote, un chien qui aboie, le roucoulement d’une tourterelle, le crissement des cailloux qui roulent sous mes pas, voilà ce que je perçois alors que je me promène ce soir, mon cahier d’écrivain à la main. Le soleil est bas dans les arbres. La cloche qui annonce sept heures résonne en contrebas. La trentaine de degrés m’offre un manteau confortable.


Où étais-je ces dernières années? Qui suis-je devenue?

Comment le monde m’est-il devenu si hostile? Comment mon corps a-t-il pu devenir un sac à réactions ?


Je retire mes ballerines et les fais prendre désinvoltement à mon index et mon majeur. Elles se mettent à me suivre en se balançant dans un équilibre incertain. Je marche pieds nus dans l’herbe rase fraîchement tondue et jaunie par les semaines de chaleur. Les petits bouts de bois sec tombés des arbres géants séculaires du parc me piquent. Je serre les dents dans un sourire douloureux. J’évite les abeilles qui, à ras le sol, semblent chercher les fleurs encore présentes la veille.

Je m’assois puis m’allonge. Les nuages blancs forment un crabe et un dragon chinois.  J’avais oublié comme la terre d’été pouvait fleurer aussi bon. Je vais sûrement me faire piquer par des fourmis, me dis-je.

J’apprends patiemment à me reconnecter à la nature et à mes sens pour qu’ils soient à nouveau source de plaisir. C’est un travail long car j’ai mis tant d’effort ces dernières années à élaborer des systèmes de défense afin que plus rien ne pénètre mon enveloppe charnelle . J’ai insonorisé, décoloré, désodorisé mon environnement. J’ai voulu contrôler les sources externes devenues alors nuisances.


Pour survivre, tout simplement.


J’ai le sentiment d’avoir été absente à moi-même. C’est comme si, je me réveillais en sursaut d’un assoupissement diurne inattendu. Dans un redressement brusque du buste, j’ouvre les yeux et pose la question qui accompagne le réveil angoissé de la sieste « combien de temps ai-je dormi? ».


Je traverse le parc lentement, ma plante des pieds à l’air.


A chaque déroulement de mes pas, la terre crevassée et durcit par le manque d’eau me nourrit de sa force et me délivre son message: « Toi aussi, tu appartiens à cette Terre ».

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3 réflexions sur “Absente

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