Chiasse

silhouette of happy young woman on a swing with sunset background

Chiasse.

C’est le mot que je répète depuis le début de la semaine. Inlassablement. Quelle en est la raison? Sont-ces les premières manifestations de la folie? Je me dis « chiasse chiasse chiasse » dans la tête, chaque jour depuis six jours. Pourquoi? J’ai envie de le prononcer tout haut pour le faire sortir de ma boîte crânienne mais je n’ose pas de crainte qu’il salisse ma bouche en passant.

Le temps passe et toujours chiassechiassechiasse!

Ma voix intérieure lui donne vie, lui laisse la place. Au fil du temps, cette voix n’est plus la mienne mais une voix masculine, celle de mon père. Je comprends alors que c’est un fantôme, un mot qui revient du passé.

Je l’oublie quelques heures. Je fais mes courses. Il resurgit après s’être tapi: chiasse, chiasse, chiasse! Rentrée à la maison, je le sors enfin à voix haute cette fois, enrobé dans une expression:  « fais chier, j’ai la chiasse! ». Une expression, loin d’être anodine.

Je revois alors mon père sortir en vacarme des cabinets et s’exprimer ainsi:

« Fais chier, j’ai la chiasse! Bordel de merde! ».

Des paroles aboyées pour exprimer la douleur du corps en ignorant toutes règles de bienséance face aux enfants attablés à la cuisine, vissés sur leurs chaises recouvertes de skaï noir, les poitrines pressées contre le rebord de la table, les jambes pendantes, trop courtes pour toucher terre, glissées sous le formica collant marron, zébré de noir. Voilà comment s’exprimait mon père en accentuant le premier « la » comme si celui-ci portait une majuscule lui conférant un certain rang de noblesse. Le « chia » était prononcé en ouvrant largement les mâchoires et était écourté par les deux « ss » dont le sifflement traînait bien trop longtemps.

Du haut de mes dix ans, je me demandais quand est-ce que je me réveillerai de ce cauchemar. Quand est-ce qu’on se rendrait compte qu’on m’avait mis dans la mauvaise famille. Je n’avais aucun point commun avec cet homme qu’on disait être mon père. Ce sentiment d’être étrangère à sa propre famille, je l’ai ressenti très tôt, dès 4 ou 5 ans. Je rêvais de rencontrer mes vrais parents qui avaient, sans aucun doute, été contraints de me laisser là pour une raison de vie ou de mort. C’était la seule explication. Ils reviendraient me chercher, me ch… Chiasse, chiasse, chiasse!

Malheureusement, ma ressemblance physique avec cet homme était la preuve douloureuse de mon affiliation. J’ai grandi dans la vulgarité permanente, entourée de gros mots, de voix fortes qui éclatent: « dégueulasse! ».

En écrivant ce texte inattendu dont il n’existe pas de brouillon et qui coule sous mes doigts spontanément sans retenue, le sens de cette obsession pour le mot « chiasse » se révèle à moi.

Je me suis demandée, il y a quelques jours, si je n’allais pas abandonner mon écriture sur ce blog qui s’éloigne progressivement du thème de l’autisme à mesure que je m’éloigne temporellement de mon diagnostic. D’autres femmes Asperger ont pris le relais. Elles témoignent avec courage, justesse et détermination. Il est peut-être temps pour moi de m’effacer car ma mission me semble terminée. Il y a quelques jours, je voulais abandonner l’écriture et le monstre Chiasse est apparu et a pris toute la place. La place des beaux mots, des mots qui sonnent, qui s’entrelacent et s’aiment dans la consonance, se marient dans la rime.

girl typing on a typewriter

Du haut de mes dix ans, je me faisais intérieurement la promesse de tout faire pour m’extraire de ce milieu social. Pour qu’on ne m’impose plus ce langage de charretier, accompagné du spectacle de la déformation prononcée du visage. Pour que je puisse choisir les mots et ne plus les subir, pour que je puisse choisir les sons les plus doux, les enchaînements les plus agiles. Ecrire pour évincer ces mots sales, crus et crachés dans lesquels j’ai baigné si longtemps. Ecrire pour laver mon coeur de cette crasse verbale avec laquelle j’ai grandi.

Cette fillette de dix ans ne pouvant alors croire au spectacle qui s’offrait à elle, aurait-elle pu s’imaginer que ces mêmes jurons vomis en claquant la porte des WC allaient l’empêcher trente plus tard d’abandonner l’écriture? Aurait-elle pu imaginer que ces mots vulgaires qu’elles allaient entendre si souvent dans son enfance seraient la raison même de son écriture.

Chassé.

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