Tabula Rasa

Face à moi, les décombres des quinze dernières années de ma vie. Sur le sol gris poussiéreux entre deux blocs de ciment, j’entrevoie une touche de jaune et de vert. Une graine s’est logée là, dans ce monde sans couleur. Ne pouvant rouler plus loin, elle a attendu de germer et d’offrir sa beauté au monde. Aujourd’hui, cette fleur qui croît  parmi les ruines s’offre à mon regard. Telle cette graine portée par le vent de la vie, coincée là, au creux des éboulis, dépitée de ce piètre terreau, je vais m’obstiner à grandir.

-Collègue
-Mari
-famille
-maison
-équipe
-Marianne
-poids
-Paolo

C’est la liste que j’ai dressée sur le dos d’une enveloppe, pour faire le bilan des évènements marquants de cette année en prévision de la rédaction de cet article. Je fus instantanément frappée par le point commun entre tous ces mots jetés sur le papier: ils représentaient tous une perte. Ces mots griffonnés, ordonnés en colonne comme une succession de sentences me rappelèrent les coups sonores de couperets consécutifs. Ces mots me firent réaliser la dureté émotionnelle de cette année écoulée. Je fus tout aussi étonnée d’être encore physiquement debout, consciente de ne pas avoir sombré.

 

Mes piliers


Collègue

J’entamais 2017 avec la mort d’un collègue que je ne suis toujours pas capable d’évoquer. Deuil en cours de rédaction…

Maison

 Peu de jours après, je m’installais dans un nouvel appartement  après ma séparation . Ma maison fut vendue en milieu d’année, à perte. Cette maison était la maison de mes rêves, elle représentait la réussite professionnelle. C’était une belle, grande maison à l’intérieur chaleureux, foyer de la vie de famille. Une maison entourée d’un jardin et de rosiers. Une balançoire et un hamac suspendus aux branches tordus d’un cerisier. Une grande terrasse accueillant les dîners d’été. Un sol, quatre murs et un toit faits pour durer. Je m’imaginais pouvoir fièrement léguer ce patrimoine à Marianne.

Famille

J’ai du faire avec le manque de ma belle-famille qui avait pris une place importante dans ma vie. Après onze Noëls et des semaines de vacances passés ensemble, j’ai du couper les ponts. J’ai du me déshabituer des visites dominicales, des repas d’anniversaires à la campagne, de l’odeur de la cigarette de ma belle-mère, des blagues bienveillantes de mon beau-père, des fugues du chien, du nombre de chaises autour de la table qui augmente à mesure que la famille s’agrandit. Le petit cousin de Marianne est né, loin de moi. Je n’ai pas pu participer à l’accueil de ce nouveau-né au sein de la famille.

Poids

 J’ai du reconstruire un environnement sain, équilibré et positif pour ma petite Marianne. Pour me préserver et éviter toute source de risque, j’ai arrête de boire de l’alcool même si je n’en consommais qu’occasionnellement. Et puis, j’ai arrêté le sucre aussi et puis toutes sortes de sucres ce qui a eu pour conséquence que je perde beaucoup de poids jusqu’à ne peser que 42 kilos.

 Marianne

A l’automne, je perdais Marianne la moitié du temps car nous mettions en place la garde alternée. Je devais m’habituer à louper des rires, des pleurs, des moments importants de sa vie. Je devais m’habituer à la trouver grandie à chaque retour comme si ce temps passé loin de moi avait vicieusement accéléré sa croissance pour me faire davantage réaliser ce que j’avais manqué.

Equipe

 En cette fin d’année, j’ai fais la demande d’une réaffectation professionnelle pour mésentente avec mon supérieur hiérarchique. Je quitte donc mon équipe scientifique et mes collègues avec qui je travaille depuis 6 ans. Je laisse derrière moi, mes instruments, mes projets scientifiques et une certaine dose d’amertume liée à cette honteuse injustice.

Paolo

Au cours de cette année, je suis tombée amoureuse de Paolo . Un amour inattendu, obsédant, impossible… à sens unique.

Les  nouvelles fondations


Malgré tous ces évènements qui m’ont atteints à la moelle de mon âme, je suis de celles qui voient le verre à moitié plein . Cette liste n’est dressée que pour pouvoir y mettre en face les conséquences positives qui en découlent. 

Maison

J’ai effectivement perdu ma maison, mon rêve. Mais j’ai aussi laissé un gros souci financier de 23 ans et des tas de tâches que demande l’entretien d’une maison. Au lieu de passer mon temps libre à ratisser les feuilles mortes qui s’entassent devant la porte, je peux le passer à bouquiner. Fini, le nettoyage de la gouttière, le ménage des 160 m2, la musique des voisins les soirs d’été. Fini les soucis de propriétaire: la cheminée fragilisée par le vent, les impôts fonciers, le taillage de la haie…J’ai aujourd’hui moins de soucis liés à la gestion de la maison ce qui libère du temps.

Famille

Couper les ponts avec ma belle-famille a été nécessaire pour pouvoir faire le deuil de mon couple. Etant une famille bienveillante, j’ai toujours reçu au cours de cette année des messages d’invitation à venir boire le café. J’ai attendu d’être prête. Prête à rentrer à nouveau dans cette maison avec mon nouveau statut de divorcée. Prête à passer le seuil de la porte sans avoir envie de pleurer à l’idée de ce que j’avais perdu. Prête à entendre le son familier de la sonnette suivi des aboiements du chien et de l’odeur familière du bois et carrelage cirés. Il a fallu que j’attende de ne plus être sensible à l’évocation des souvenirs passés, à la vue des photos de famille encadrées au mur. J’ai attendu le temps nécessaire. Un jour, après dix mois, j’ai répondu à l’invitation à boire le café qui s’est rapidement transformée en invitation à déjeuner. Au cours de cette journée, la conversation n’a pas tari. J’ai su que je pouvais développer une relation différente avec mes ex-beaux parents et qu’il ne tenait qu’à moi de la pérenniser. Finalement, je ne les ai pas perdu.

Poids

Je ne comprends toujours pas ce qui s’est passé avec ma perte de poids. J’y pense comme si j’avais laissé fondre ma carapace, mon faux-self. Comme si je me montrais à présent à nu, les os saillants, sans coque protectrice. Etant à présent seule, je ne peux plus me cacher derrière un rôle d’épouse, de belle-fille. Cette perte de poids progressive représente l’effeuillage des couches protectrices de mon âme. Je me dévoile à cœur à qui veut bien me reconnaître. Paradoxalement, je me sens pleine et entière. Je me sens bien dans ce nouveau corps que je trouve mieux proportionné, plus beau. Cela a un véritable effet bénéfique sur ma confiance en moi. Je peux porter tous les vêtements sans concession et m’habiller comme j’aime est un plaisir retrouvé. A ce jour, je ne perds plus de poids et je suis en pleine forme.

Marianne

Avant la mise en place de la garde alternée, je m’occupais de Marianne à temps plein sauf un week-end sur deux. C’était épuisant mais dans cette épreuve, j’y ai retenu la leçon suivante: je suis capable d’élever la fille. Seule. Je ne suis pas une mère défaillante. Croyez-moi, quand on est une mère autiste, on arrive facilement à se persuader du contraire. Mais j’ai bien vu: malgré tout ce qui se passait autour de Marianne, elle a continuer à grandir et à mener sa vie d’enfant. Je n’ai pas pu faire autrement que de me rendre compte que je n’avais pas une mauvaise influence sur elle, ce que j’ai longtemps cru.

Voilà trois mois que Marianne passe la moitié du temps chez moi, la moitié du temps chez son père. Puisque le papa et moi sommes toujours amis, l’organisation s’est mise en place très facilement. Marianne trouve encore difficile les transitions du week-end, la perte momentanée de l’autre parent. Je suis accueillie le vendredi soir à l’école par des bras croisés, des trémolos dans la voix et des pleurs sur le chemin du retour. Je m’arme de patience, d’écoute, de bienveillance et d’un peu de fermeté et tout rentre dans l’ordre en quelques heures.

J’ai trouvé de nombreux avantages à cette garde alternée. En premier lieu, une semaine sur deux, je n’ai pas cette charge mentale qui prend toute la place dans ma tête de maman et ça change tout. Pendant ma semaine sans Marianne, je fonctionne suivant ma propre routine, à un rythme non imposé, plus lent. Au boulot, je peux rentrer à la maison après avoir terminé mon projet sans avoir à courir à la sortie de la gym. Je peux dîner après 20h. Je peux m’autoriser une sortie à la librairie après le boulot. Les soirs, je ne suis pas extenuée à 19h30 et je peux envisager de lire tranquillement après le dîner. J’ai le luxe de me doucher sans être interrompue et de pouvoir hésiter une dizaine de minutes entre deux tenues vestimentaires. Ce rythme plus lent me permet de limiter ma charge sensorielle ce qui a pour conséquence que je ressens beaucoup moins mon autisme. Je me surprend parfois à l’oublier quelques heures. Je me surprends de plus en plus souvent à me demander si je ne l’ai pas inventé, mon autisme. Quand tout est plus lent autour de moi, plus tranquille, plus calme, je me mets à remettre en question mon diagnostic. Je me permets à nouveau de réécouter de la musique, de porter du parfum. Que de folies sensorielles qui sont redevenues possibles grâce à cette veille des sens pendant ces jours d’accalmie.

Cette semaine passée à me ressourcer et à abaisser le niveau des sollicitations et stimuli en tous genres a un bienfait considérable sur mes retrouvailles avec Marianne. Je me sens plus à l’écoute de ses besoins, plus disponible et plus patiente. Je peux à nouveau prévoir avec elle des activités qui demandent de l’attention et gérer plusieurs sources de stimuli sensoriels comme jouer à un jeu de société en écoutant de la musique. Cela plaît beaucoup à Marianne! Et cela me rend heureuse de lui faire plaisir et de la voir sourire.

Equipe

A la rentrée, Me voilà à intégrer une nouvelle équipe. Nouveaux collègues, nouveau bureau, nouveaux projets, nouveaux instruments de mesure. Autant, je n’ai pas confiance en moi en ce qui concerne les relations sociales en général, autant je n’appréhende pas ce changement de poste. Je le vois même comme le moyen d’insuffler une nouvelle dynamique dans ma recherche même si je dois repartir de quasiment zéro. Il y a beaucoup de domaines dans lesquels je n’ai pas confiance en moi mais en ce qui concerne mon métier, j’ai peu de doute. Peut-être est-ce l’expérience qui parle pour moi. En effet, j’ai changé quatre fois de poste ces douze dernières années et je m’en suis pas trop mal sortie à chaque fois. Je crois que les physiciens sont des gens passionnés qui adorent parler de leur passion à longueur de journée! C’est le rêve! Malheureusement, il va falloir recréer de nouvelles routines et s’habituer à un nouvel environnement. Je ne connais que très peu mes nouveaux collègues. Je vois cela comme une chance de pouvoir découvrir de nouvelles personnes. Du point de vue de la science, cela va être excitant et j’espère découvrir de nouveaux pays grâce à mes nouvelles collaborations!

Paolo

Mon amour pour Paolo m’a appris que j’étais prête à aimer à nouveau. Cela laissait sous-entendre que j’avais fait le deuil de ma séparation. J’ai aussi pris conscience que

je n’étais pas une personnalité figée par les attentes d’un mari ou d’un enfant. A ma grande surprise, j’ai découvert que j’étais encore capable de quelques folies. Cet amour un peu fou m’a souvent laissée morose et mélancolique mais celui-ci m’a remis en contact avec la poésie que j’avais abandonnée depuis une vingtaine d’années. J’ai oser communiquer mes émotions à travers des mots. Je me suis autorisée à libérer mon pouvoir créateur.

J’ai voulu me comprendre en réponse aux réactions d’un autre être et cela m’a permis de me redécouvrir  et de me rendre compte à quel point mes émotions, mes valeurs, mon intuition ont une forte influence dans ma vie. Je me croyais être une personne uniquement rationnelle et logique. Que me trompais-je! Cette rencontre m’a aussi obligée à me poser la question de mes priorités dans ma nouvelle vie, à redéfinir des valeurs, des objectifs.


Chaque perte est un échelon de cette échelle invisible qui mène au bonheur. Elles font partie de la vie et nous façonnent. Je sais d’où je viens et où je vais dans cette nouvelle enveloppe. Je sors grandie de toutes ces épreuves même si ma gorge se serra à leur simple évocation. Je souris au futur et à cette année 2018 pleine de promesses.

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4 réflexions sur “Tabula Rasa

  1. Superbe! Félicitations pour tout ces changements et pour y avoir survécu et en avoir tiré de la sérénité. Très bonne année 2018 à vous

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  2. Encore une fois un texte que je trouve tellement fort!
    Je suis toujours impressionnée par votre capacité d’analyser les situations, et par votre regard sur la vie.
    Merci de partager tout cela avec nous. Je vous souhaite une belle année emplie de bonheurs de toutes sortes 😊

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