Imposture

 

Je rêve d’être brute, sans filtre, moi-même.

« Ma désintégration avait débuté… fruit de mon inepte intégration au monde… »

Ces mots sont ceux d‘Adeline Lacroix dans ce billet. Elle-même autiste Asperger. Je me permets de les reprendre et d’en faire l’écho sur cette page tant ils résonnent en moi ce soir.

Il y a des jours où je me dégoute à jouer si bien le jeu de l’intégration. Comme ce soir. Je m’en veux d’avoir caché, maquillé, allégé à outrance ma fatigue dûe à mon effondrement autistique de ce week-end causé par la première semaine de rentrée. Ce week-end, un collègue m’a invité à sortir. J’étais tellement épuisée  et je ne voulais pas qu’il se sente rejeté alors je lui ai dit que j’étais beaucoup trop fatiguée par cette semaine de rentrée. C’est rare qu’on m’invite à sortir alors j’ai voulu justifier mon refus. J’ai culpabilisé aussi car pour une fois qu’on m’invite à faire quelque chose, c’est bête d’être dans un état pareil  et de manquer cela. Je culpabilise de mon refus car j’ai peur que cette opportunité ne se présente plus quand j’irais mieux. Quand j’aurais l’énergie pour sourire presque spontanément, pour ne pas réfléchir à mon intonation de voix, à mes mimiques faciales, à mes tournures de phrases, pour pouvoir en profiter. Profiter d’un échange simple sans avoir à réfléchir à l’enrobage, au maquillage nécessaire à cette intégration au monde des autres.

Je l’ai croisé ce soir, ce collègue,  au pied de l’ascenseur. Je courais chercher Marianne, il remontait au laboratoire. Il a retenu avec force la porte coulissante de son bras, m’a souri et m’a demandé si j’avais pu suffisamment me reposer. Ma petite voix intérieure a dit cyniquement « you have no fuc.ing idea, dude » (aparté: ma petite voix intérieure me cause la plupart du temps en anglais, allez savoir!). Au lieu de lui expliquer que j’étais en plein effondrement autistique, que cela signifie que je ne ressens plus mon corps, que je ne ressens plus aucune émotion, que je suis dans un état dépressif (temporaire, certes), que mon cerveau est dans le brouillard et que je n’arrive pas à prononcer une seule phrase. Au lieu de lui expliquer cela, j’ai mis en route la machine à masquer. J’ai souri, j’ai sorti des banalités que j’avais sans doute piochées dans les discussions des secrétaires au café: un discours stéréotypé sur le mois de septembre et son temps pluvieux qui fatigue les organismes, sur le rythme de l’école sur lequel vient se greffer les activités périscolaires, sur les enfants qui se lèvent trop tôt même les jours de week-end. J’aurais pu lui expliquer l’influence du changement de routine sur mon état, des changements d’activités permanents, des tâches inachevées sans cesse interrompues, des bruits de pas, de sonneries de téléphones, de portes battantes dans le couloir du laboratoire plus intenses depuis la reprise. J’aurais pu prendre le temps de discuter de tout cela avec lui mais à la place, j’ai choisi de faire la comédie.

J’aurai pu lui expliquer, le sensibiliser à l’autisme. Mais par habitude, je me suis enroulée dans cette cape d’invisibilité.

Ce qui est absurde, c’est qu’il sait. Il sait que je suis autiste, je le lui ai dis. Mais non, il a fallu que je réponde à sa question avec une réponse fabriquée pièce par pièce, soigneusement séléctionées sur les rayonnages de l’étagère « neurotypie ». L’échange a semblé être plaisant. Il s’est terminé sur une note optimiste. Sans doute un banal « demain, ça ira mieux ». Il a baissé le bras, permettant aux portes de se fermer dans un fracas.

J’ai tourné les talons, la nausée de l’imposture aux lèvres.


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Une réflexion sur “Imposture

  1. Plein de soutien pour cette dure période. C’est incroyable ce déguisement qui nous colle à la peau, comme on a pu integrer, jusqu’à en faire nôtre, les « codes et comportements » des neurotypiques. J’ai l’impression que c’est vraiment très fort chez les femmes. Ta fatigue a sûrement pris le déçu, c’est toujours fastidieux d’expliquer son état sincèrement et à un neurotypique de succroît…

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