Physicienne autiste, loin de ma tour d’ivoire

Quelle est votre image du scientifique? Image tirée du film: « Dr Frankenstein » (1931), universal pictures.

Le métier de scientifique est-il idéalement adapté aux autistes Asperger?

Il y a peu, une femme Asperger m’a fait part de son souhait de se réorienter professionnellement et a évoqué la possibilité de devenir chercheuse car cela lui semblait être la voie ouverte à plus d’autonomie, de liberté et d’indépendance, surtout face aux collègues défaillants. Cette vision du métier de chercheur est très éloignée de la réalité et je ne suis pas certaine que la recherche en organisme public soit un milieu professionnel plus adapté aux autistes Asperger que d’autres. C’est pourquoi, par le biais de cet article, je vais énoncer les qualités que doit posséder une scientifique moderne et les défis associés pour une autiste.

Cette vision du chercheur ( aux cheveux ébouriffés de préférence :-)) isolé, en blouse blanche dans son laboratoire est souvent partagée par le grand public. Cette croyance est ce que j’appelle le mythe du scientifique dans sa tour d’ivoire qui seul, passe ses journées à réflechir sur des concepts que la majorité des gens ne comprennent pas et éloignées des préoccupations du tout un chacun. Nous avons tous en tête, les images du film de 1931 du Dr Franckenstein, qui, seul, dans le sous-sol de son château, assemble des restes humains qu’il souhaite ramener à la vie grâce à l’électricité ( image ci-dessus) et ce, sans en rendre compte à qui que ce soit. Je suis physicienne, chercheuse dans un organisme de recherche depuis 6 ans et je peux vous dire que je suis loin de passer mes journées seule dans mon laboratoire à réaliser des expériences qui ne seront analysées que par moi et une poignée d’hurluberlus disséminés à travers le monde que je ne rencontrerai qu’une fois l’an en conférence. Au contraire, la communication ( écrite et orale), le développement de son réseau professionnel à travers de nombreuses interactions sociales jouent un rôle prédominant dans la recherche. Ceci représente autant de défis quotidiens pour un autiste, croyez-moi! Je ne veux pas dire qu’un autiste ne sait pas communiquer mais que cela peut rapidement l’épuiser. On pourrait se dire que la solution pour un aspi serait de trouver un sujet de recherche dans lequel il est expert, une niche, et qu’il échangerait à ce sujet avec un petit groupe de chercheurs avec lesquels il a développé une relation de confiance. On pourrait penser que le fait d’être fonctionnaire de l’état est confortable et n’oblige pas à être performant. Faux, faux et archi-faux. Chez les chercheurs, il n’existe pas de zone de confort.

Tout d’abord, de nos jours, la recherche est principalement financée par des projets rédigés par les chercheurs eux-mêmes et portant sur des « grands défis sociétaux » ( communication, énergie, information…). Les organismes de financement rechignent à financer un chercheur qui n’a pas beaucoup de connections professionnelles, qui sort peu, dont le domaine de recherche n’a pas ou peu de perspectives.

De plus, nous, les chercheurs sommes sans cesse évalués par nos pairs,  par notre employeur et par les organismes financeurs.

En effet, les articles scientifiques que nous publions dans les journaux spécialisés pour diffuser les résultats de nos recherches sont au préalable jugés par des pairs, experts dans le domaine et choisis par l’éditeur du journal auquel est soumis l’article. Les pairs qui jugent l’article peuvent décider, sur des critères de pertinence, de clarté, d’argumentation scientifique, de perspective de rejeter l’article. Le travail ne sera alors pas publié et ne sera pas considéré comme pertinent par la communauté scientifique. Il faut savoir que le nombre et la qualité des articles scientifiques publiés sont un des critères majeurs d’évaluation des scientifiques.

Je suis évaluée une fois par an par mon employeur. Je dois remplir un compte rendu d’activité sur l’année écoulée. Mon directeur de laboratoire y joint son avis personnel. Il peut juger de mon nombre de publication, de mon dynamisme au sein du groupe et l’écrire dans mon dossier. Ce dossier est ensuite évalué par une commission nationale. Les critères d’évaluation ne concernent pas uniquement le nombre d’articles scientifiques publiés. Nous sommes évalués sur notre participation à des conférences nationales et internationales, sur le nombre de partenariats industriels, sur le nombre de collaborations internationales, sur le nombre de projets financés dont on est le porteur principal, sur le nombre de doctorats encadrés, sur l’enseignement effectué. Il nous est demandé de participer à des évenements de vulgarisation scientique ( fête de la science, intervention auprès du grand public à travers des conférences ou café-débat…), d’organiser des evenements scientifiques ( colloques, rencontres industriel-chercheurs…), de siéger à des instances décisionnelles ( comité de pilotage, comité de direction….), de communiquer au grand public le fruit de nos recherche par le biais de communiqués de presse par exemple. J’ai moi-même reçu une formation de communication avec les média sur les enjeux scientifiques ( radio, télé, presse).

Les organismes financeurs posent des jalons temporels, à partir desquels ils évaluent l’avancée des travaux et peuvent décider de couper les fonds si le projet n’est pas assez avancé.

Dernièrement, je rédigeai un projet pour obtenir une bourse de thèse ( oui, on doit aussi écrire des projets pour financer les doctorats (les doctorants qui font  les expériences pendant qu’on est en train de rédiger les projets …) et les critères d’évaluation étaient le CV du chercheur, la qualité de l’encadrement du doctorant ( bien-être au travail, formations proposées, insertion dans l’équipe…) et les débouchés professionnels proposés, entre autres.

Ca a l’air cool, non, la recherche? (photo montrant Nikola Tesla dans son laboratoire de Colorado Springs en 1899 à côté de son transmetteur).

Ainsi, être chercheur n’est pas de tout repos. Il faut porter de nombreuses casquettes, savoir présenter sa recherche, convaincre de la pertinence de ses travaux, développer son réseau professionnel à l’international, rencontrer ses collaborateurs, organiser des évenements d’animation scientifique (grand public ou expert), se former à l’enseignement et l’encadrement de doctorant, savoir gérer les priorités et les échéances de projet, savoir travailler en équipe. Autant de qualités qui sont aussi requises dans le milieu de l’entreprise.

En conclusion, je ne suis pas sûre que le métier de chercheuse soit forcément adapté aux aspergirls car c’est un milieu très exigeant, compétitif et qui demande de bonnes qualités en communication verbale. Je suis souvent stressée du fait des échéances à court terme, des changements permanents d’emploi du temps et des exigences de performance à tous les niveaux de la hiérarchie. Le soir, je rentre souvent épuisée après avoir passé la journée entre réunion de travail ( scientifique ou administratif), encadrement des stagiaires et thésards, rédaction de projet ou article.

Et vous? Quelle était votre vision de la physicienne avant de lire cet article?

Publicités

Une réflexion sur “Physicienne autiste, loin de ma tour d’ivoire

  1. J’ai un doctorat d’écologie expérimentale et je n’ai jamais pu entrer dans la recherche. Mais je pense depuis longtemps que c’est mieux ainsi. J’ai tenu le coup, difficilement, pendant mes quatre années de thèse, parce que je travaillais à peu près seule, sur un sujet que j’étais quasiment la seule à étudier et sur lequel tout était à faire ce qui me laissait libre de choisir quoi faire et quoi laisser tomber, la situation idéale que tu décris. J’ai été très malheureuse de ne pas pouvoir continuer parce que quand même, quand on est HP et naturaliste, la recherche semble une évidence pour s’épanouir. Sauf que non, comme tu le décris très bien. Chaque fois que j’ai rencontré des personnes qui avaient eu la chance douteuse de devenir chercheuses, je me suis rendue compte qu’au fond, j’ai eu le meilleur de la recherche et que je n’aurais jamais réussi à y rester dans les conditions que tu décris.
    Le seul problème, c’est que depuis 25 ans je traîne ma misérable carcasse en me demandant désespérément comment et de quoi vivre 😦
    Je suis clairement complètement inadaptée socialement. Et pourtant tellement compétente, dans certains domaines épars. Quel gâchis.

    Il est très bien, ton article, il faudrait le faire lire à tous ces jeunes qu’on encourage à devenir chercheurs. Je suis horrifiée qu’on continue à pousser les jeunes vers la recherche, quand on sait que seulement une infime minorité des docteurs en sciences pourront devenir chercheurs. C’est une hypocrisie totale, juste parce que les doctorants sont hyper motivés, peu coûteux et qu’ils ont du temps pour chercher, puisqu’ils n’ont pas encore toutes ces conneries administratives à assumer. Qu’ensuite ils galèrent avec leur beau diplôme inutile en poche ne dérange personne. C’est dégueulasse.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s