Quand vivre donne la nausée 

 

J’ai envie de vomir. Je suis assise sur mon canapé dans le salon à regarder ma fille dessiner une licorne et j’ai de fortes nausées. Pourtant, je ne suis ni malade, ni enceinte.

Je suis autiste. Quel est le lien?

Quand un de mes sens est trop sollicité, trop stimulé, j’ai des réactions physiques comme des nausées qui peuvent entraîner dans les cas extrêmes, des vomissements. Quand je sens que les nausées commençent, je dois m’extraire au plus vite de la situation qui en est à l’origine. Même si j’arrive à m’éloigner de la source, celles-ci peuvent persister pendant  plusieurs heures. C’est pourquoi quand j’étais étudiante, je me promenais toujours avec un sac en plastique dans mon sac à main pour prendre le bus pour me rendre à la fac aux heures de pointe. En effet, la chaleur, le contact physique avec les autres passagers, les odeurs fortes ( pas forcément mauvaises comme celle  du parfum ou du café), les multiples conversations que je subissais le temps d’un voyage, surstimulaient mon odorat, mon toucher, ma vue, mon ouïe. A cette époque, je ne savais pas que j’étais autiste et je souffrais de ce corps réfractaire qui se révoltait chaque jour contre cette surcharge sensorielle. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivais. Je gardais cela secret et n’en parlais à personne. La souffrance physique persistait au delà du temps du voyage. Une fois arrivée en cours, mon cerveau était inapte à l’enregistrement de toute information utile.

 

Parfois, le stimulus est si intense que je suis surprise. La réaction du corps est immédiate. Une solution rapide: je dois couper l’entrée du stimulus: me boucher les oreilles, le nez, fermer les yeux, enfiler un vêtement… Par exemple, récemment, j’ai du fermer les yeux et sortir du musée à la vue d’une sculpture lumineuse composée de milliers d’ampoules colorées.

 

Alors, en ce moment, vous vous demandez ce que j’ai pu faire pour me retrouvez dans cet état un dimanche après-midi ?

 

Ce qui m’a amené à rentrer chez moi illico presto et à m’assoir sur mon divan sans pouvoir parler, c’est un vide-grenier près de chez moi.

 

Je voulais déjà m’y rendre le matin afin d’éviter la foule dense, piétinant à petits pas. Seulement, j’étais trop fatiguée pour me soumettre à cet exercice. Toutefois, je me suis résolue à y aller car je sais qu’on peut  trouver dans ces endroits des livres pour enfants pour la modique somme d’un euro. Comme Marianne est une grande consommatrice de livres en tous genres, je m’y suis rendue dans l’espoir d’y glaner de précieux ouvrages telles que des encyclopédies pour quelques pièces seulement. Mais….mais…mon autisme se tenait en ambuscade…

 

A mon arrivée sur les lieux du vide-grenier vers 16h00, je fus rapidement entourée d’odeurs bien que l’événement se déroulât à l’extérieur. Je sentis devant chaque stand les odeurs de grenier comme autant d’identités olfactives. Je ne savais pas que le temps passé pouvait avoir tant d’odeurs différentes! Le désordre des  objets hétéroclites déposés sur les  tables commençait à m’irriter. Mon champ visuel commença à se rétrécir.  Je me mis à catégoriser mentalement les vieilleries pour lutter contre ce fouillis généralisé et j’imaginais des stratégies pour améliorer les ventes. En effet, comment peut-on penser vendre des habits mis en tas dans des cartons non étiquetés? Quelle idée folle!  Je piétinais derrière des lignes de gens venus en famille et occupant la largeur de la rue tels des soldats de plomb se préparant à la bataille, la main au fusil. Toutefois, je m’accrochais à mon idée de revenir avec des trésors de papier. Ainsi, je fouillai dans les bacs, étais à l’affût des stands étalants des articles liés à la petite enfance. Finalement, je trouvai une encyclopédie jeunesse, un livre sur l’Egypte ancienne et un livre-pochoir, le tout pour 4 euros. Quelle chance, pensais-je! Néanmoins, je décidais de rentabiliser ma visite car j’avais roulé 15 km pour venir jusqu’ici et donc je me mis en tête de refaire un tour et ce, malgré la nausée qui montait et que j’essayais de refouler. Je me forçais parce que cela ne faisait que vingt minutes que j’étais là et je n’avais pas envie de me sentir handicapée, j’étais entetée et voulais atteindre mon but. Malheureusement, je ne contrôle pas mes sens. Même la meilleure volonté du monde ne suffit pas.

 

En voyant les rangées d’objets, j’arrivais à reconstituer la vie des habitants propriétaires des milles greniers qui s’étalaient devant moi, arrivant parfois à la conclusion qu’il s’agissait d’affaires encombrantes d’un défunt parent. Je pressais le pas, rompais en m’excusant, les yeux fermés, les rangées de soldats marchant au pas. Arrivée à mon auto, je me courbais, une main posée sur le toit du véhicule et toussais en direction du sol persuadée d’y voir bientôt les reliques digérées de mon déjeuner. Après avoir pris de grandes respirations, je m’assis dans l’auto et rentrai à la maison, une boule dans la gorge et un ventre lourd.

De retour, je tendis sans mot dire la précieuse récolte à ma fille qui, en guise de remerciement, me sourit et sautilla de joie autour de moi.

Encore une après-midi à passer à vivre avec des sens affolés et un corps en révolte. Je me console en  regardant ma fille s’appliquer à dessiner une licorne à l’aide de son livre-pochoir fraichement acquis.

 

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Une réflexion sur “Quand vivre donne la nausée 

  1. « Quand vivre fait pleurer »… 11.06 ce jeudi 15 septembre, à mon bureau de travail (je suis assistante administrative). Je viens d’avoir une discussion difficile (houleuse pour moi) avec deux collègues, à la pause café. De retour à mon bureau, je fonds en larmes (c’est ma réaction sensorielle : je pleure, le matin, je vomis). Que faire pour sortir de cette « situation crisoïdale » ? Vite. Consulter l’un de mes blogs asperger favoris et lire un article. J’ai remarqué que lire ce que vivent mes « co-llègues en décalage sensoriel » ça me calme, ça m’aide vraiment beaucoup. Ton article tombe à pic. Juste à point.
    Bon, ben. Ya pas. Sécher mes larmes. Me remettre à bosser. Merci !

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