Ma bouche, cette ennemie.

Je parle rarement de mon métier de physicienne dans ce blog. Pour être franche, j’en ignore la raison. Après réflexion, je pense que je m’auto-censure. Pourquoi? Parce que j’ai, maintes fois, vu et subi la réaction de mon interlocuteur quand je lui annonçais mon métier: une réaction de retrait, le besoin pour l’autre de se mettre à un autre niveau (« ha toi, t’es un cerveau/ une tête/une intello, moi, je ne suis pas comme toi… »).

Bref, les autres, en général, ont peur d’avoir l' »air con », littéralement,quand ils discutent avec moi alors que moi, pour parler spectacle scolaire et couche culotte, je m’en fiche pas mal du niveau de résolution d’équations différentielles de l’autre. On a l’impression que c’est un fait indiscutable, une femme physicienne n’est à sa place que dans sa tour d’ivoire et surtout pas à attendre que l’école ouvre ses portes. Ceci dit, je pense que mon métier, en plus de mon autisme, est une barrière supplémentaire pour se faire des amis. D’ailleurs, je ne dis jamais ce que je fais à moins qu’on me le demande.

Aujourd’hui dans cet article, je voudrais vous parler du rôle que joue l’autisme dans mon métier.

Je reviens d’une semaine d’expériences scientifiques menées sur un grand instrument avec mon doctorant qui va bientôt soutenir sa thèse et son autre co-directeur de thèse. Pour ceux qui ne connaissent pas le monde de la recherche, pour simplifier, les co-directeurs encadrent le doctorant dans ses recherches et le forment au métier de chercheur jusqu’à l’obtention de son doctorat qui nécessite la rédaction d’un manuscrit suivie d’une soutenant de thèse.

Un grand instrument qu’est-ce que c’est? A quoi ça sert? Et bien, je suis certaine que vous connaissez au moins un grand instrument: le VLT, Very Large Telescope ( très grand téléscope) au Chili que les astronomes utilisent pour étudier des astres pouvant se situer à des années lumières. Il s’agit d’un instrument ne pouvant être contenu dans un seul laboratoire et mis à disposition des scientifiques du monde entier. Pour y accéder, on dépose un projet noté par un comité scientifique qui attribue ou non un temps limité d’expériences.  Dans mon domaine de recherche, nous utilisons le synchrotron  pour étudier des objets d’une taille du nanomètre soit un milliardième de mètre. Mon projet s’est vu octroyé 7 jours de mesures expérimentales. Pour exploiter au maximum ce temps de mesure, il nous a fallu travailler ensemble au moins 16 heures par jour pendant 7 jours consécutifs.

 

Ceci signifie être avec les collègues quasiment 24h sur 24 sans raisonnablement pouvoir prendre une heure ou deux  pour s’isoler. Sachant que je suis autiste, vous pouvez imaginer ma fatigue après cette semaine passée en vase clos avec deux autres personnes étrangères à ma famille. Toutefois, il existe dans ces lieux une certaine routine rassurante : celle des repas pris à la cantine dont les horaires sont fixes, les trajets à pied labo-cantine, labo-hotel, hotel-cantine. De plus, toute la logistique est gérée ( ménage des chambres, 3 repas/ jour servis à la cantine). En fait, on ne doit se soucier que du travail. Finalement, il  y a assez peu de place pour l’imprévu ( sauf du côté des découvertes scientifiques bien entendu). Pour moi, il s’agit donc d’un univers assez rassurant et j’aime y aller une à deux fois l’an.

 

Ce qui me fait défaut et que j’impute directement à l’autisme, c’est la capacité de réfléchir vite et de s’exprimer correctement et précisément à l’oral face à deux personnes qui généralement ne s’empêchent pas de couper régulièrement la parole pour exprimer leurs points de vue. Quand on est sur un grand instrument, il faut savoir analyser vite les données mesurées, les discuter avec les collègues afin de décider de la marche à suivre: que mesurer, comment, pourquoi?  Je m’explique: si je réfléchis seule, « dans ma tête », tout est clair. Je vois des images, je peux passer d’une idée à l’autre, je vois l’arborescence des idées, leur hiérarchie. Je classe, j’élimine, je trie. Dès que je dois m’exprimer verbalement, mes idées passent par le goulot étrangleur de l’oralisation qui marche assez mal chez moi. D’ailleurs, lors des tests de QI et plus précisément le test de perception visuelle, j’ai preféré pointer du doigt plutôt que de verbaliser car celui-ci était chronométré et je savais que je pouvais perdre du temps en prononçant le mot. Il m’arrive même quand je suis fatiguée ou lorsque je suis distraite par un stimuli extérieur (son, mouvement,lumière) ou en proie à une émotion ( timidité, anxiété,amour…) de prononçer carrément un autre mot ou même une autre phrase. Ainsi, il m’arrive de dire  » bonjour monsieur » à une dame, de dire  » bonne nuit ma chérie » en déposant ma fille à l’école, d’appeler mes voisins par d’autres prénoms ou encore de jeter un vulgaire « salut » à mon mari qui s’en va travailler au lieu de lui souhaiter une excellente journée après l’avoir embrassé.

Cela fait très longtemps que j’ai remarqué cette particularité chez moi et ce, bien avant d’avoir mon diagnostic. Seulement, je ne l’ai compris qu’après avoir lu le témoignage de plusieurs autistes verbaux mais qui n’arrivent pas à verbaliser leurs pensées et qui sortent des phrases stéréotypées à la place. En particulier, le témoignage de Emma que vous trouverez ici https://emmashopebook.com (pour les anglophones). Elle écrit un texte magnifique qui m’a fait pleurer aux larmes, d’une justesse et d’une beauté incroyables. Elle y décrit qu’à la question « comment t’appelles-tu? », il lui arrive de répondre des choses insensées telles que « tu ne dois pas cracher! » ou encore « Rosie n’est pas là! ». A côté de cela, elle est capable, à 13 ans, d’écrire de la poésie. Quelle injustice, quelle frustration de sortir des absurdités quand la petite voix dans notre tête s’exprime de façon fluide, avec un vocabulaire riche et si bien choisi. Quelle gêne occasionnée par ce flot de mots étranger à la pensée. Quelle tristesse de se dire qu’on est encore passée par une idiote ou une folle après avoir prononcé « c’est l’heure du dodo! » devant ses collègues alors qu’on voulait dire  » on va manger? ». Quel rabaissement quand ne sortent de sa bouche que des synonymes approximatifs.

 

Pour en revenir à mon métier, quand je dois formuler oralement et rapidement une idée scientifique et bien j’ai du mal. J’y arrive mais avec beaucoup moins de verve et de justesse qu’à l’écrit. Souvent, j’aimerais qu’on puisse lire directement dans ma tête, qu’on y pioche les images, l’ordre des idées. Pour moi, la parole est vraiment un frein à l’expression de mes idées. Parler, c’est comme essayer de reproduire un tableau de Michel-Ange avec un vulgaire bâton en guise de pinceau et pour toile, le sable avec, éventuellement, des mouettes qui peuvent venir piétiner l’ ouvrage. Attention, je ne veux pas dire par là que j’ai des idées de génie comme Michel-Ange, je veux juste dire que pour moi, parler c’est ajouter un filtre à ma pensée, enlever plusieurs dimensions comme on peut retirer  la couleur et la précision du geste à la une peinture. En revanche, l’écriture des compte-rendus et des rapports scientifiques me posent beaucoup moins de problème et je réussis très bien cet exercice écrit.

 

Afin de contrebalancer ce point faible lié à l’autisme, je voulais finir sur un autre point positif, une qualité sans aucun doute lié à l’autisme. Je note tout, répertorie tout, repartis tout, ne perds aucune information. Je sais exploiter les outils modernes (cahier numérique,ipad, calendrier collaboratif par exemple) pour hierarchiser,organiser, transmettre les données scientifiques. Mon collègue m’a d’ailleurs suggeré de donner des cours de méthologie scientifique!

 

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4 réflexions sur “Ma bouche, cette ennemie.

  1. Pour moi aussi, « parler c’est ajouter un filtre à ma pensée, enlever plusieurs dimensions comme on peut retirer la couleur et la précision du geste à la une peinture. » Et la parole c’est lent, c’est linéaire, et c’est du direct, çà se brouille avec l’émotionnel, on ne peut pas revenir en arrière… c’est ingérable! Ce n’est pas un problème de mise en mots de mes pensées, puisque pour moi aussi, l’écrit est fluide. Je suis scientifique aussi et je peux très bien parler à une conférence, mais il faut que j’écrive mes messages avant, que je répète soigneusement et que je m’y tienne strictement, sans disgression… Je ne suis pas une Asperger, juste un peu plus geek que la moyenne (AQ=23) mais j’ai un cerveau en perpétuelle ébullition, une pensée en arborescence, très visuelle, beaucoup d’imagination et de mémoire, une hypersensibilité émotionnelle… Dans mon cas, je crois que c’est mon tourbillon d’émotions qui brouille ma parole à l’oral, en particulier dans un groupe, où j’ai trop de perceptions émotionnelles à gérer, je ne peux pas m’adapter à tous à la fois. Pas de problème à l’écrit puisque les émotions sont à distance… J’ai beaucoup progressé en apprivoisant mon émotivité, en apprenant à rendre du recul sur mes émotions et celles des autres. Mais peut-être que c’est complètement différent pour un(e) Asperger? Intéressant partage en tout cas, merci pour ce blog.

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    • Bonjour Fée Animanca, merci de laisser votre témoignage sur ce blog. Ca me fait très plaisir! Ce que vous décrivez me parle aussi beaucoup. Effectivement, les émotions prennent le dessus sur la raison et la parole en est affectée. Pour les conférences aussi, je prépare méticuleusement mon intervention donc pas de souci de ce côté là. C’est plutôt en réunion d’équipe que les choses se compliquent. Surtout quand le chef rajoute un point à l’ordre du jour à l’improviste 😉 soit environ 99% du temps.
      Encore merci pour votre témoignage et à bientôt j’espère,
      Aspipistrelle

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  2. Aaah… ce que j’aime te lire !!
    Je ne suis pas physicienne mais j’imagine grandement les difficultés que tu rencontres.
    En venant sur ton blog je ne me sens définitivement plus « seule ».
    « Ce qui me fait défaut et que j’impute directement à l’autisme, c’est la capacité de réfléchir vite et de s’exprimer correctement et précisément à l’oral face à deux personnes qui généralement ne s’empêchent pas de couper régulièrement la parole pour exprimer leurs points de vue. »
    Tu sais quoi ? Maintenant, depuis un an ou deux, en fait, c’est moi qui coupe la parole (à ceux qui me la coupe). C’est très impoli je le sais (raison pour laquelle je ne l’ai jamais fait) mais il suffit, moi aussi après quelques bégaiements pour « désencrasser » mes cordes vocales, j’ai le droit à la parole. Bon, parfois, je cale.
    Si je démarre une phrase (comme un gros camion qui peine à se lancer en côte), malheur à qui voudrait me faire une queue de poisson dans mon élan : je suis lancée, je continue… 😉
    Merci pour ce partage d’expérience.

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